Le coin lecture_2
De retour sur ce blog, prenons (enfin!) le temps pour parler bouquin, voulez-vous bien?
Aujourd'hui, place à l'essai, à la critique anthropologique et sociétale, avec le très court (mais percutant):
Aujourd'hui, place à l'essai, à la critique anthropologique et sociétale, avec le très court (mais percutant):
"A che ora chiude Venezia?", d'Enrico Tantucci (non traduit),
paru aux éditions Corte del Fontego editore à Venise, en 2011.
Il s'agit ici d'une réimpression (2016) d'un court texte (33 pages, format A6) qui tente de jeter un oeil nouveau et critique sur la vie actuelle à Venise (comme la maxime de l'édition l'indique: "Occhi aperti su Venezia", "Les yeux ouverts sur Venise"). Au moment d'acheter cet ouvrage (à l'excellente librairie italienne "Marco Polo", une des rares à être encore authentique dans la ville: Cf. Google Maps), la maison comptait 42 de ces petits essais. Leur titre évocateur - "Le scandale du Lido", "Arrêter la vague", "Benettown", "Et nous les appelons navires", "Cher touriste", "La chaise du Florian", "De l'utilité et des inconvénients de vivre entre spectres", "Une fortune sur la fange"... - sont emblématiques d'une réalité touristique gangrénée dans laquelle Venise n'appartient plus aux Vénitiens. On y suit la critique courte, acerbe et (malheureusement) ô combien réaliste de Vénitiens qui ne peuvent que constater l'horreur et la subir de plein fouet. Et c'est peut-être là l'unique bémol que je trouve à cette édition (mais il me faudra, pour la confirmer, lire d'autres ouvrages): soulever les problèmes sans évoquer aucune piste comme solution...
Le titre, "A che ora chiude Venezia?" fait référence à une phrase régulièrement entendue par l'auteur. Cette phrase, "A quelle heure ferme Venise?", nous nous en sommes gentiment moqués, mes colocataires et moi-même, pour l'avoir souvent entendue de la part des touristes, alors que nous travaillions pour la Biennale. "Quels cons, ces Américains!", pensions-nous alors. Sauf que... Les personnes qui les prononçaient se posaient réellement la question. Surpris, ils ne comprenaient pas nos éclats de rire ou nos ronds de flan. Dans une ville où tout est trop beau pour être vrai, mais où l'on se garde de mettre en valeur l'authenticité de ce patrimoine historique mondial unique, comment distinguer le vrai du faux? Comment comprendre que le décor magnifique offert par la cité n'est pas du carton-pâte et que les fresques à portée de main dans cette ancienne église transformée en supermarché datent bel et bien du XIVe siècle? (Voir mon article "Entre retrouvailles et coups de gueule"). C'est là toute la question posée par Enrico Tantucci. L'auteur appuie d'un doigt assassin sur la plaie ouverte de la "Disneylandisation" toujours plus importante de la Sérénissime. Chacun des 15 chapitres illustre, de manière pointue et détaillée, une des raisons qui peut pousser le visiteur à penser que Venise est en fait un parc d'attraction dont les portes ferment et les rues se vident de ses habitants fictifs, à la nuit tombée. La "maxipublicité" omniprésente sur les façades perpétuellement en rénovation; les "magasins" de souvenirs ou de sacs en "cuir" fabriqués en Chine et identiques, à quelques mètres d'écart l'un de l'autre, qui essaiment dans toutes les rues de la ville; l'offre culturelle qui, dans une cité qui a vu naître les plus grands artistes de nombreuses époques, ne se concentre que sur les "chefs-d'oeuvre" archiconnus susceptibles d'attirer le quidam ("Les quatre saisons" de Vivaldi, ou "La Traviata" de Verdi, en tête);...
Une critique amère et cruellement réaliste d'une situation dramatiquement actuelle, qui se dresse comme un point de non-retour. Elle fera dire à ceux qui l'ont vécue de l'intérieur "Mon Dieu! c'est tellement vrai!" et permettra peut-être à ceux qui s'apprêtent à la visiter de revoir leur comportement à Venise. Au prix de 4.00 euros, ce qui est peu cher payé pour se prendre une gifle monumentale.
Extrait:
"Vous êtes de Venise?" Voilà la question inévitable qui précède toutes les demandes d'indications piétonnes provenant d'un touriste journalier à un habitant présumé. Une question qui démontre, bien plus que dans n'importe quelle autre ville, la réalité de la faiblesse numérique, de la rareté des "indigènes" - aujourd'hui moins de soixante mille contre une présence journalière de plus du double des touristes en période estivale - que le même visiteur tient pour acquis dans un parc à thème urbain comme celui-ci. C'est la même chose à bord du vaporetto: l'important est de trouver le "personnel" qui puisse nous donner les informations dont nous avons besoin pour notre visite. Parce que le touriste ne voit plus le Vénitien comme un citadin, mais comme un figurant à l'intérieur du Parc. Un figurant guère différent au marin qui contrôle les billets, au gondolier qui propose de faire un tour à bord de son embarcation, au jeune en costume "du XVIIIe siècle" qui distribue des flyers pour le concert vivaldien habituel de l'église voisine.
Et l'attitude vaguement contrariée du Vénitien qui ne répond pas grand chose à cette énième demande sur "comment rejoindre Saint-Marc, la gare, la Piazzale Roma", ou les termes choisis ("par là", ou "toujours tout droit") est mis sur le compte du manque de courtoisie général que la ville offre à ses visiteurs. "Le Parc est magnifique, mais le personnel...", dira-t-on, en rentrant chez soi, dans diverses langues."
Ce chapitre 6 m'a particulièrement marquée. Quand je retourne dans mon ancienne colocation - dont le salon donne sur un canal très fréquenté par les gondoles - il m'est souvent arrivé de prendre le soleil à la fenêtre et d'être alors interpellée par un touriste, en contrebas, qui s'indigne rapidement de constater que je ne réponds pas à ses gestes et interjections enjoués. En lisant cet extrait, j'ai compris qu'il imagine peut-être que je suis payée pour me mettre à ma fenêtre et, telle une Juliette des temps modernes, attendre de me faire apostropher par des étrangers qui ont payé un rein leur promenade maritime.
Pour creuser le sujet:
Je vous conseille l'excellente analyse de la situation par le photographe Oliviero Toscani (Vénitien d'adoption mondialement reconnu pour ses campagnes-choc pour Benetton), qui explique dans l'émission Stupéfiant! (diffusée les lundis soirs, sur France 2) pourquoi il aime et déteste tout à la fois Venise. Si Léa Salamé ne semble pas prendre l'entière mesure de ces condamnations, c'est un excellent résumé que nous offre ici l'artiste:
(Source: Youtube)
Commentaires