Le coin lecture_5
"Carnaval noir" de Metin Arditi
paru aux éditions Grasset à Paris, en 2018
Un professeur de latin, anti-héros "raté", peu sûr de lui, faible et auquel son père a toujours préféré le frère, découvre un document ancien susceptible de mettre au jour les véritables intentions d'une organisation catholique conservatrice. Sur fond de recherches académiques et universitaire, d'investigations journalistique et policière, de chef-d'oeuvre de l'histoire de l'art, de censure, d'héliocentrisme, d'extrémismes religieux, de viol, de meurtres et d'inceste, on parcourt les derniers jours précédant un attentat, anxieux à l'idée du dénouement. Le récit, retranscrit d'après les points de vue des différents protagonistes et des lieux où ils se trouvent, suit les journées de manière chronologique, presque heure par heure. On passe ainsi d'un lieu à l'autre, d'une intention à une autre, en creusant petit à petit la psychologie de chacun, ce qui encourage fortement la lecture. Pas de grande originalité dans le choix du thème, ni dans la langue utilisée (on constate même quelques incohérences qui n'ont pas été corrigées dans la suite logique du récit), mais la fresque des personnages, l'exploration de leurs attentes et de leurs craintes respectives sonnent très juste. A tel point que j'ai aimé y retrouver, retranscrites, les exactes émotions qui sont les nôtres lorsqu'on s'assied à la Bibliothèque Marciana à la recherche DU document qui nous permettra de faire la lumière sur notre propre enquête.
Extrait:
"Un quatre d'heure plus tard, un employé des Archives la sortit de sa rêverie:
- C'est pour vous, 1575?
Il posa devant elle quatre cartons d'archives marquées "1575".
Elle commença par en faire un inventaire rapide.
Chacun contenait entre trente et quarante rapports de police. Certains portaient sur un seul jour, d'autres sur deux ou trois, jamais plus.
Le premier des quatre cartons ne contenait aucun document en lien avec la Scuola ou Scanziani. Elle remit en place les feuillets et entama l'examen de ceux du carton marqué II. Au deuxième feuillet, daté du 3 février, son coeur bondit.
Il était long de trois petites pages qu'elle parcourut dans une grande excitation:
Illustrissimes Seigneurs,
Peu avant huit heures du matin, ce jour, un portier de la Scuola del San Sepolcro s'annonça à notre autorité et, après nous avoir décliné son identité qui était Tisi Zanni, nous informa que la porte principale de la Scuola avait été fracassée durant la nuit, qu'au moment de prendre son service il l'avait remarqué, et qu'ayant pris peur il était venu nous voir, n'osant pas pousser la porte dont la serrure avait été brisée avec grande violence, comme il l'avait lui-même constaté. Nous l'avons accompagné, avec deux hommes en renfort, ainsi nous étions quatre en comptant le portier, mais pour finir il n'y avait aucun voleur dans le bâtiment, dont nous avons inspecté les quatre pièces qui sont grandes mais il est impossible de s'y dissimuler. Ainsi nous étions dans la grande salle du Chapitre, qui avait été laissée pour dernière à l'inspection, et comme le portier voyait lui-même qu'il n'y avait personne et que rien ne manquait, il nous remercia de notre diligence.
Mais une heure plus tard il se présentait à nouveau à notre autorité, plus essoufflé même que la fois précédente, et nous dit, dans une précipitation qui rendait ses propos obscurs, que, s'agissant d'une nouvelle toile, son oeil ne s'y était pas encore habitué, et que son absence ne l'avait pas frappé, mais que le mur du fond de la grande salle du Chapitre était blanc alors qu'il aurait dû être couvert tout entier ou presque par une toile grandiose par la taille et le talent de qui l'avait peinte, de ce que l'homme nous dit, et qui montrait un Christ aux douze doigts célébrant les Noces de Cana.
Nous fîmes diligence pour aller sur place et vérifier qu'il disait vrai, ce que j'atteste par les présentes.
A en croire Rivolta, le chroniqueur, cette toile était l'une des plus belles du XVIe siècle. De son vol, personne n'avait jamais parlé. On avait pris acte de l'incendie, et sans doute que chacun avait attribué la disparition de la toile à ce sinistre. S'il était établi qu'elle avait été volée auparavant, cela changeait la donne. On pouvait imaginer mille choses...
Elle nota sur son bloc note la chronologie des événements:
- 10 décembre 1574: présentation du Christ aux douze doigts.
- 10 janvier 1575: procès.
- 2 février 1575: vol du Christ aux douze doigts.
- 14-15 février 1575: incendie de la Scuola del San Sepolcro et assassinats de Giorgio Benvenuti et Giuseppe Veneziano.
- 20 février 1575: mort de Paolo il Nano.
- 24 février 1575: mort de Scanziani et suicide de Myriam Clasen.
Lien entre les événements?
Elle relut trois fois la chronologie, incapable d'en déduire la moindre logique. Après quoi elle envoya le fichier à Elisabetta.
Elle était joyeuse. L'aventure continuait!"
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