Partons à la chasse aux trésors!


Un des derniers sottoporteghi d'époque renaissance de la ville

Chaque mois de juin me revient l'envie de retourner à Venise. Les nuits se réchauffent, et augmentent avec elles les possibilités de pérégrinations entre chien et loup.

Je vous propose aujourd'hui de quitter les sentiers balisés pour partir à la découverte de quelques curiosités inédites et cachées dont la ville recèle. Armez-vous d'une carte et tentez de retrouver ces divers lieux secrets!


Du côté de San Marco

Levez la tête: une femme vous jette un mortier!

Mercerie 149, à l'angle avec le Sottoportego del Cappello

Nous sommes tout proches de la place Saint Marc. Ce haut-relief évoque un épisode de l'histoire vénitienne. Le 15 juin 1310, alliée à d'autre familles patriciennes, la famille de Bajamonte Tiepolo monte un complot visant à renverser le doge Pietro Gradenigo. Les milices ducales, alertées par des informateurs, barrent la route aux comploteurs sur la place Saint Marc. Ceux-ci fuient dans les ruelles. Une vieille femme - du nom de Giustina ou de Lucia Rossi - aperçoit les fuyards et leur jette un gros mortier depuis sa fenêtre. Il touche le porte-drapeau de Bajamonte Tiepolo et le tue sur le coup. En guise de remerciement, la vieille dame demanda que le loyer de sa maison ne soit jamais augmenté, ni pour elle, ni pour ses filles, ce que le doge accepta, étendant ce privilège à tous ceux qui représenteraient la vieille femme. En 1861, Elia Vivante Mussati, occupante de la maison, fit sculpter sur sa façade le haut-relief qu'on peut voir aujourd'hui avec la mention de la date de la conjuration.



Comme toutes les places de Venise, la place Saint Marc a aussi eu son puits:

Place San Marco

Ils ont été plusieurs à se succéder au fil des siècles. Le dernier a été détruit pour agrandir l'espace de la place, mais on peut encore en voir une inscription (comme pour chaque édifice détruit à Venise) à une dizaine de mètres du café Florian: un fin liseré atteste de sa taille.


Du côté de Santa Croce

Placer sa maison sous la protection divine:

Palazzo Agnusdio, Fondamenta Pesaro n° 2060


En face de la Ca' Pesaro, on peut admirer le décor gothique du palais Agnusdio. Contrairement à la majorité des maisons patriciennes de Venise, il semble que l'édifice ne porte pas le nom de la famille qui en était propriétaire, mais que la demeure ait pris cette dénomination en raison du très beau haut-relief représentant l'Agneau de Dieu (Agnus Dei). Les propriétaires du palais témoignaient ainsi leur piété et de leur dévotion. On trouve, par ailleurs, sur la fenêtre centrale attenante, des représentations des quatre évangélistes entre les cinq lobes: l'aigle de Saint Jean, le lion de Saint Marc, l'ange de Saint Matthieu et le taureau de Saint Luc (de g. à d.):

Ibid.


Du côté de San Polo

Souvenirs délicieux des confitures d'antan:

A l'angle de la Ruga dei Spezieri et du Ramo Do Mori (n° 379 et 395)

Sur ce pilier, on peut admirer deux bas-reliefs représentant des pêches (on trouve un exemple semblable un peu plus loin - au n° 374 - où deux fruits semblables sont sculptés suspendus à une branche). Il s'agit du symbole de la confrérie des "marchands des quatre-saisons" (Confraternita della Persicata e dei Fruttarioli) qui officiait autrefois dans ces quartiers. La persicata était une confiture de pêches semblable à une confiture de coings, qui rencontrait beaucoup de succès à la Renaissance.


Amputer son enseigne pour éviter les problèmes:

Campo San Polo

La pharmacie du Campo San Polo s'appelait autrefois "Alle due colonne" ("Aux deux colonnes"). Problème: elle n'était pas la seule (on compte une autre pharmacie "Alle due colonne" à San Canciano)! Une loi de 1586 ordonna à son propriétaire de changer le nom de sa boutique. Ni une, ni deux, ce dernier amputa l'une des colonnes figurant sur son enseigne et rebaptisa l'échoppe "Alla colonna e mezza" ("à la colonne et demi")!


Une sculpture de maître ignorée des passants:

Campo San Tomà (n° 2857)

L'ancien siège de la Scuola dei Calegheri ("Calzolai", en patois vénitien, pour "cordonniers") offre à voir un bas-relief méconnu attribué à Pietro Lombardo (1478)! On y voit Saint Marc guérissant le cordonnier Aniano. Si le saint se dresse en protecteur de la ville, c'est aussi le patron des cordonniers.
NB: Au-dessus de ce bas-relief, on peut admirer une magnifique sculpture de la Vierge en protectrice des fidèles (à l'époque médiévale, la Mère du Christ change plusieurs fois de statut et intercède auprès de Dieu en faveur des croyants). Elle décorait autrefois le sommet du portail principal de Santa Maria dei Servi, troisième plus grande église de Venise, aujourd'hui disparue (Cf. mon mémoire). Pour sauver la sculpture de la destruction, il fut décidé de la déplacer à San Tomà.


Plusieurs légendes autour d'une femme "honnête":

Au n° 2935 (parvenez-vous à la voir...?)

Sur la façade du n° 2935, on peut distinguer le masque discret d'une femme. Il fait référence aux légendes qui entourent la "donna onesta" ("femme honnête"). La première décrit une charmante demoiselle dénommée Santina et épouse d'un fabricant d'épées. Epris d'elle, le jeune patricien Marchetto Rizzo demande à son mari de lui fabriquer une dague afin de la revoir. Un jour, en l'absence de l'époux, il se rend chez Santina et la viole. Celle-ci, pour sauver son honneur, aurait saisi la dague confectionnée par son mari et se serait suicidée avec. Une autre version de l'histoire veut que Zuane, un ami de Santina, aurait sauvé la jeune femme; Marchetto Rizzo aurait ensuite été banni de la ville pour six mois. Une troisième légende attribue le nom de la tête sculptée à celui d'une habitante du quartier. Enfin, compte tenu de la proximité entre la maison et les principaux lieux de prostitution de la ville, on estime également que cette dénomination se réfère à une travailleuse du quartier, femme de petite vertu, mais aux tarifs "honnêtes".


Un médaillon très ancien dont l'origine est énigmatique:

Campiello Angaran (n° 3718 et 3717)

Plusieurs dates et plusieurs légendes entourent le médaillon très discret arboré par une maison des environs de San Pantaleon. Pour certains, il aurait été ramené en 1256 de Saint-Jean-d'Acre par le général Lorenzo Tiepolo, parti combattre les Génois, en guise de preuve de son déplacement pour les membres de sa famille qui doutaient de son courage. On dit d'ailleurs que le médaillon aurait été posé là, entre l'église et la maison d'une des personnes qui aurait douté de lui, afin qu'en se rendant à la messe cet individu puisse se souvenir chaque jour du courage du général. D'autres suggèrent qu'il s'agit d'une représentation de Léon VII, dit "le philosophe", qui régna entre 886 et 911. Les dernières sources évoquent enfin la date des XIIe-XIIIe siècle, en référence à un médaillon très semblable conservé dans la collection Dumbarton à Washington.
Notons qu'à l'occasion d'une exposition au musée Correr, en 1974, l'institution demanda aux propriétaires de la maison de leur céder le médaillon, ce qu'ils refusèrent, nous permettant de l'admirer aujourd'hui encore au détour des rues.


Du côté de Cannaregio

On compte 5 rats par Vénitien en moyenne!

Fondamenta del Traghetto

En promenade le long de la Lista di Spagna envahie par la foule, écartez-vous un peu pour rejoindre la fraîcheur du Grand Canal. Sous un palais, les pieds dans l'eau, une arcade de colonnes vous abrite du soleil et vous permet de regarder passer les vaporetti. Sur l'une d'elles, un graffiti représente un "Pantegana", la version vénitienne du rat de chez nous (soit, beaucoup plus grand!) Le dessin porte la mention d'une date: 1644. Si les rats, venus par bateaux, ont été les principaux responsables de la propagation de l'épidémie de peste, ils sont aujourd'hui toujours très nombreux, notamment en raison des stérilisations systématiques des chats de Venise, dont la population a fortement diminué ces dernières années.


On recycle l'architecture:

Depuis le Campo de l'Abazia (n° 3599)

A l'est de la Scuola Grande della Misericordia, on peut observer la corniche d'un édifice inconnu. Celle-ci a été utilisée, durant la seconde décennie du XVIIe siècle, pour constituer le quai que l'on voit aujourd'hui. Un élément incongru dans le paysage, qui rappelle la fréquence du réemploi en architecture.


La "Demeure philosophale de Venise":

Palazzo Lezze (Fondamenta della Misericordia, n° 3598)

C'est l'expression utilisée par Fulcanelli lorsqu'il parle du Palazzo Lezze. Celui-ci présente, en effet, de curieux hauts-reliefs aux symboles alchimiques. Le premier montre un roi couronné de flammes (symbole de l'Or philosophique). A ses côtés, deux personnages surmontés du Soleil et de la Lune (symboles du Mercure et du Sel, évocations de la dissolution et de l'évaporation réalisées en alchimie). Ils se tiennent debout sur deux pélicans (symbole-même de l'alchimie).

Sur le haut-relief de droite, on voit un personnage au sexe indéfini (l'hermaphrodite, symbole de la perfection humaine), accroupi, qui tient un arbuste dans chaque main. Il est entouré d'animaux fantastiques et d'un griffon à double tête:

(ibid.)

Le visage du Christ sur les murs:

Lista di Spagna (et, non loin de là, Corte del Santo Volto)

Près du rio terà de la Maddalena et du canal de San Marcuola, il est possible de voir de nombreux visages du "Volto Santo" ("visage saint"), représentation d'un crucifix en bois originaire de Toscane et réputé pour sa ressemblance avec le véritable visage du Christ. Cet "emblème" fut apporté à Venise par les marchands lucquois installés dans l'ancienne scuola attenante à l'église disparue de Santa Maria dei Servi (Cf. mon mémoire). Si vous avez l'oeil perçant, vous pourrez découvrir les nombreux "visages du Christ" visibles dans le quartier.


Du côté de Castello

On cache des messages politiques dans les parapets des ponts:

Pont de Borgoloco

Le pont Borgoloco présente d'élégantes volutes qui laissent le passant indifférent. Elles dissimulent pourtant un slogan patriotique qui date de l'époque du Risorgimento: ces "coeurs" en fer forgé dessinent en fait les lettre "W", "V" et "E", pour "Viva Vittorio Emanuele" ("Vive Victor-Emmanuel"), soit le roi d'Italie, à l'époque de la domination autrichienne. Comme il était alors interdit de parler ouvertement de nombreux sujets politiques, les patriotes vénitiens utilisèrent les motifs de certains éléments architecturaux pour protester par messages codés.
NB: le compositeur Giuseppe Verdi a également vu son nom utilisé dans ce but, à la fin du XIXe siècle, les lettres de son patronyme formant les initiales du slogan "Vittorio Emmanuele, Re D'Italia!" ("Victor-Emmanuel, roi d'Italie!").


Le diable s'échappe d'un palais:

Palais Soranzo, depuis le pont dit de l'Angelo

Non loin de la place Saint Marc, sur la façade du palais Soranzo, on peut admirer la sculpture d'un ange tenant un globe dans sa main gauche. Celle-ci n'a pas toujours été présente sur ce mur. L'histoire raconte qu'en 1552 y vivait un avocat de la Curie du doge qui s'était enrichi de façon malhonnête. Lors d'un souper en compagnie du père capucin Matteo da Bascio, il présente son singe dressé à le servir. Matteo da Bascio reste un moment avec l'animal et découvre qu'il s'agit du diable qui attend le sommeil de l'avocat pour l'emmener aux Enfers. Or, l'homme récite chaque soir une prière à la Vierge, empêchant le démon de procéder à son oeuvre. Après une longue discussion, le père capucin ordonne au diable de quitter les lieux. Ce dernier accepte à condition de pouvoir causer des dégâts: il s'enfuit par le mur - dont on peut apercevoir, aujourd'hui encore, le trou causé par sa fuite. De retour à table avec l'avocat, le père capucin le sermonne sur ses erreurs passées et tord la nappe de la table dont s'échappe alors le sang versé par les personnes que l'homme a exploitées. Celui-ci fond en larmes et, après que Matteo da Bascio lui eut raconté toute l'histoire, lui demande comment faire pour éviter que le diable ne se réintroduise dans la maison. Le père capucin lui suggère alors de faire poser autour du trou la statue d'un ange; celle que l'on voit à présent sur la façade.


Du côté de Dorsoduro

Des animaux, symboles de la lutte du bien contre le mal:

Porte latérale de l'église des Carmini (côté du campo Santa Margherita)

A Venise, on trouve près de 1'000 patères sur les façades des palais ou des édifices civils et religieux. La plupart d'entre elles ont été sculptées entre les XIe et XIIIe siècles et représentent des animaux. Souvent, ils permettent d'évoquer symboliquement la lutte des vices et des vertus, à l'instar de la victoire de la volonté (ou de l'élévation spirituelle) sur la luxure (ou les instincts primaires non maîtrisés), qui sera symbolisée - comme sur la façade de l'église des Carmini - par un aigle s'attaquant à un lapin. Sur cette même façade, on peut d'ailleurs voir, en bas à gauche, un pélican (symbole du sacrifice du Christ) tenant dans sa bouche un poisson (symbole du Christ lui-même), signifiant au fidèle la libération de tout mal par le sacrifice eucharistique.
D'autres reliefs évoquent des animaux sur les façades vénitiennes. En voici quelques exemples:

(sestiere de Castello) Rem: vraisemblablement, il ne s'agit pas ici de la symbolique de la lutte du bien contre le mal.

(Sestiere de San Marco)

(Près du Rialto) Rem: ces décors, visiblement byzantins, ne se réfèrent pas à la symbolique de la lutte du bien contre le mal.

(Sestiere de Castello) En version "pimpée" avec des "paillettes"...

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