Entre retrouvailles et coups de gueule


Fin septembre, je suis retournée à Venise. Cela faisait près de deux ans que je n'y étais pas allée (rédaction et soutenance de mémoire obligent). Un ami - aujourd'hui londonien - devait y descendre pour un rendez-vous. Décision a été prise assez rapidement de nous y retrouver et d'en profiter pour rendre visite à nos anciens colocataires. De mon côté, il s'agissait aussi d'aller toiser l'objet de mon mémoire, papier en poche :

Portail sud des restes de Santa Maria dei Servi (Cannaregio)

Capella dei Lucchesi (Chapelle des Lucquois)

Détails du portail sud (ces ornements datent vraisemblablement des XII-XIIIe siècle. Selon la date de construction de l'église et leur iconographie - des animaux absents des environs de Venise - on peut supposer qu'il s'agit de réemploi).

J'ai consacré ma première fin de journée dans la ville à une promenade dans le quartier de Cannaregio. A l'automne, les couleurs sont magnifiques et Venise s'enfonce doucement dans la torpeur mystérieuse de l'hiver qui lui est propre.




Durant la Biennale, les églises désaffectées accueillent souvent des oeuvres d'art, comme ici, l'Abbazia della Misericordia (Cf. photo précédente)

Coucou le chat


Mais quelque chose dans l'air a commencé à me peser... Une impression étrange que je n'avais jamais ressentie aussi intensément...

Dans les rues, j'ai croisé de nombreux groupes de touristes (des petits groupes de 5-6 personnes), visiblement accompagnées d'un guide "local" (souvent un habitant de Venise qui reçoit une rémunération en échange de la visite de son quartier; exercice souvent illégal aux yeux du "Sindaco" de la ville). En tendant l'oreille, j'ai capté leur présentation, majoritairement en français et en anglais.
Les guides sensibilisaient les visiteurs aux problèmes que connaissent actuellement les artisans à Venise. On pointe souvent du doigt la Sérénissime en raison de son manque d'attractivité pour les jeunes qui, une fois diplômés, lui préfèrent des cités moins chères. La ville est donc dite "vieille", car la population de citadins qui y demeurent dépasse généralement les 65 ans. Des "retraités" (je mets les guillemets car la retraite est un concept tout relatif en Italie) qui viennent écouler des jours a priori paisibles dans la lagune.

Seulement voilà, depuis quelques temps maintenant, ces mêmes retraités quittent également les lieux. La raison à cela : les marchés de proximité et d'artisanat qui disparaissent au profit de grandes chaînes commerciales de luxe et d'une multiplication d'échoppes de souvenirs, toutes identiques, tenues en grande majorité par des Chinois.

Ce constat alarmant, j'ai pu le faire moi aussi lors de ce dernier voyage. L'épicerie de produits du terroir dans laquelle j'aimais à me ravitailler pour pique-niquer ensuite le long d'un canal a aujourd'hui disparu. A sa place, une boutique de vêtements de mauvaise qualité à des prix défiant toute concurrence. Cette boutique, vous en retrouverez une identique un peu plus loin sur la même rue. Et puis une autre, 100 mètres plus loin. Parallèlement à cela, les prix de la grande distribution explosent. Le reçu de ses courses dans un "Simply", un "Connad" ou une "Coop" à Venise équivaut à celui des commissions en Suisse. Sauf que les salaires ne suivent pas. Les supermarchés qui poussent comme des champignons dans la Sérénissime s'adressent à une clientèle fortunée, celle provenant des Emirats arabes unis et de Russie principalement, plus attirés par les enseignes "Prada", "Gucci" et "Fendi" que par les "H&M" et autres "Bata". Résultat : les Vénitiens de souche sont contraints, pour se vêtir et s'alimenter sans se ruiner, à rejoindre la terre-ferme et à faire des kilomètres pour Mestre. Des expéditions qui, compte-tenu de la rapidité des transports dans la ville aquatique, nécessite bien souvent une demi-journée de trajet. Dès lors, le choix de déménager en-dehors de la "ville-musée" devient plutôt stratégique...

La crise du logement n'échappe pas à cette triste réalité. Conscients du capital réalisable en raison de l'afflux touristique, de nombreux Vénitiens de souche prennent un appartement hors de la ville et louent le leur sur des plateformes telles qu'AirBnB. Rentabilité assurée, mais à quel prix ? L'authenticité de la ville disparaît lentement, ses habitants la délaissent aux mains de promoteurs et politiques qui, dans un souci d'entretien et de recherche constante de bénéfices, la vendent au tourisme de masse, au détriment des questions patrimoniales.

La librairie Goldoni présente de plus en plus d'ouvrages dans des langues étrangères, créant une concurrence préjudiciable pour les rares librairies "traditionnelles" de Venise (Marco Polo, Aqua alta,...) qui attirent encore certains Vénitiens.

Le "Teatro Italia", autrefois salle de concert et de spectacle, puis auditoire de l'Université Ca' Foscari, a été vendu à une grande chaîne commerciale allemande. Son vis-à-vis direct est, par ailleurs, un autre supermarché (ce choix semble donc peu justifiable, d'un point de vue de la stratégie commerciale...). La magnifique devanture gothique abrite désormais des rayons de fruits et légumes, de paquets surgelés et de produits industriels qui s'alignent sous des voûtes en pierre à croisée d'ogives.

Est-ce vraiment un problème ? Certaines personnes - dont des Vénitiens pure souche - estiment qu'il s'agit là d'un "mal nécessaire" pour palier les manques de subventionnement dont la ville a besoin pour entretenir et sauver ses édifices patrimoniaux et historiques.
Certes.
Souci : cette question de l'authenticité, toujours.

En passant dans le quartier du Rialto, mon oeil a versé une larme le long de la Fondaco dei Tedeschi. L'édifice jouxte une des zones incontournables de la ville, et donc l'une des plus touristiques. C'est une source de profit indéniable que de le faire visiter par des touristes ! Mais pourquoi ne pas les y pousser à la consommation ? Combo capitaliste de rêve ! Décision a donc été prise par les autorités de la ville de transformer ce qui fut l'un des plus beaux palais du Grand Canal, résidence des Allemands qui devaient séjourner à Venise puis principal office de poste de la ville, en magasin de luxe :

La Fondaco dei Tedeschi depuis le Grand Canal. On devine le pont du Rialto sur la droite. (image Google)

L'intérieur de la Fondaco dei Tedeschi, aujourd'hui magasin de luxe. (image Google)

La question que je me pose, en accusant ce terrible constat, est la suivante : un touriste américain ou européen, peu sensibilisé au passé historique de Venise, qui sur son trajet organisé par le bateau de croisière qui l'a mené (ou non) dans la ville - et qui passe, logiquement, par le Pont du Rialto et les principaux commerces et magasins de souvenirs que compte la Sérénissime - se rend-il encore compte qu'il est là face à la splendeur passée de l'âge d'or vénitien ? Peut-il imaginer une seconde que ces fresques défraîchies qui recouvrent encore les murs de l'espace (et qu'il pourrait toucher du bout des doigts, depuis l'escalator odieusement installé au coeur de l'édifice) sont d'authentiques témoignages des XIV, XV, XVIe siècles ?
Je ne pense pas. Je pense que ces ignominies renforcent le sentiment que Venise est aujourd'hui un "Disneyland" en carton-pâte que l'on ouvre le matin au public et que l'on referme le soir, après l'avoir vidée de ses "habitants-figurants" (voir à ce sujet le post suivant, "Le coin lecture_2").

On tombe d'ailleurs sur des choses complétement surréalistes, à l'instar de la Scala del Bovolo, ouverte depuis peu au public, mais dont la cour a été envahie par les panneaux informatifs...

Riccardo se moque des nombreux touristes : "Questo è un vero e antico jacuzzi veneziano..."/"Ceci est un authentique et ancien jacuzzi vénitien..."

Quand je marche dans la rue - et bien qu'empruntant des couloirs méconnus du grand public - il m'arrive de plus en plus fréquemment de me faire arrêter par des touristes en quête d'une direction précise "To San Marco / the Station / Rialto ?" Considèrent-ils, comme l'affirment certains (les plus extrémistes), que nous sommes des employés de la ville à leur disposition pour leur indiquer la route à suivre ? Je souriais autrefois devant cette opinion, plus heureuse que vexée à l'idée qu'on me prenne pour une autochtone. Aujourd'hui, je doute. A l'instar de ce moment gênant où, adossée au parapet de la fenêtre de notre appartement, j'ai été hélée en contrebas par un touriste en goguette sur une gondole. Ce dernier, après m'avoir photographiée, m'a lancé de grands signes de salutations auxquels j'ai eu le malheur de ne pas répondre. Le monsieur s'est odieusement agacé. Et je me suis alors demandé si, effectivement, il ne pensait pas que j'étais payée pour rester à la fenêtre et saluer les passants, comme le seraient des figurants à la grande parade des parcs d'attractions... La question reste ouverte.


Sur la Place Saint-Marc, certaines personnes commencent à tenter de sensibiliser les consciences... Mais n'est-ce pas trop tard ? Les touristes ne comprennent pas pourquoi on leur interdit de poser leur séant sur les socles de statues des siècles passés. Fatigués et les pieds engourdis, ils ignorent les avertissements des policiers qui leur déconseillent d'utiliser les marches des arcades des Procuratie en guise de bancs publics.

Résultat accablant : pour profiter à nouveau de l'authenticité de la ville, il faut réellement la visiter de nuit, et de nuit seulement (ce qui, pendant les mois glacials de l'hiver, s'avère un défi de taille, vous en conviendrez...).

On en profite pour satisfaire son voyeurisme en admirant les cour intérieures des palais éclairés.

Les restaurants qui servent une vraie carte de bons produits se comptent dorénavant sur les doigts d'une main...

... mais ils valent toujours le détour.

On se perd sur la jetée de Celestia pour prendre les embruns de la lagune en pleine face et savourer le calme du soir.

Et l'on s'invente des histoires de fantômes en passant les porches médiévaux qui se dressent fièrement au détour des chemins.

 Alors on s'arrête dans son café fétiche pour prendre une grande bouffée d'accent vénitien à coup de "Ghe sboccio !"

Caffè al ginseng du côté de Castello

Spritz et thé à la menthe auprès de Kim, à San Marco

Découverte d'un nouveau bar cosy par Santa Croce

Et puis on marche, on fuit, on trace. En regardant en l'air pour oublier la foule, ou en cherchant les détails insolites à chaque coin de rue :

"Coucou, le pigeon !"



La Tour de l'horloge a quitté son sempiternel vêtement d'échafaudages...


"Campiello Dildo"... hin, hin, hin (rire idiot)



Dans le bassin de la Via Garibaldi lézardent des tortues


Tiens, une mariée... (Il se casse, là, chérie...)

Dans la cour du Ca' Pesaro (Galerie internationale d'art moderne)

Campo San Polo

Le "gnomon analemmatique" de l'Arsenal (pensée...)
 
Et puis, bon, c'était la Biennale :

(prise en flag', Madame !)




Je voulais y retourner en novembre mais, dégoûtée par la ville, j'ai préféré rester en Suisse.
On n'aura rien vu, ou presque, le temps d'une balade dans les jardins de la Marina, pour apprécié les allures grotesques des arbres pliés par le vent :


Enfin, au moment du départ, la foule nous aura retenus jusqu'au bout : me frayant un chemin parmi les quidams obèses et apathiques, j'arrive tout juste à sauter dans mon train. Accrochée à la rampe du dernier wagon, j'ai à peine le temps d'apercevoir Riccardo qui court sur le quai pour me dire au revoir avant que le convoi ne démarre...

Ciao Venezia ! Spero poter ritrovarti un'altra volta, bella come prima... / Salut Venise ! J'espère pouvoir te retrouver une prochaine fois, belle comme autrefois...



Les photos insolites du jour :

Paola a toujours le sens de l'accueil...

Bienvenue en Italie, où le kilo de sel marin coûte 70 centimes d'euro... (autant vous dire que j'en ai ramené un dans ma valise!)

De l'importance de venir à Venise en train.

Enfant, j'aurais tué pour avoir ce livre !


Déniché dans une librairie vénitienne ("Marco Polo"). Déconne pas; j'ai failli l'acheter !

Les illustrations du jour :

(aller)



(retour - Marcher avec Italiens qui discutent)


Commentaires

Articles les plus consultés