Le coin lecture_1

On connaît tous les enquêtes du commissaire Brunetti de Donna Leon (ou pas).

Dans cette nouvelle rubrique, je vous fais part de mes coups de coeur littéraires en matière d'ouvrages traitant de Venise. L'objectif étant de vous faire découvrir quelque chose de différent.

Aujourd'hui :


"Voir Venise et vomir", d'Antonio ALBANESE, paru aux éditions Fictio (Giuseppe Merrone éditeur) à Lausanne, en 2016.

L'écrivain et musicien Antonio Albanese est né en 1970 à Lausanne.
Comme son nom l'indique, il est italo-suisse.
Comme le titre de son livre l'indique, il s'agit d'un récit irrévérencieux à souhait.
Matteo di Genaro enquête sur la mort de son compagnon, un jeune garçon dont le corps a été retrouvé flottant dans les eaux près de San Giorgio Maggiore (une île qui fait face à la Sérénissime). Désabusé et cynique, le principal protagoniste saute à bord de son motoscafo et part, seul, à la recherche du coupable, non sans écorcher au passage les vices du catholicisme, du tourisme de masse et des moralités bien-pensantes. C'est vif, cruel, incisif et désabusé. On suit l'enquête avec délice le temps d'un après-midi (l'ouvrage fait moins de 150 pages) et l'on rêve, malgré l'écriture corrosive, de redécouvrir la Giudecca. J'y ai en tous cas retrouvé celle que j'aime (et la description que l'auteur nous en fait est particulièrement fidèle).


Extrait :

"(...) Le coeur de la Giudecca ne bat pas en direction de la Sérénissime. Il faudrait probablement expliquer, pour le lecteur un tant soit peu intéressé par la sociologie des espaces urbains, que l'organisation économique de ces huit petites îles reliées entre elles est à la fois d'une grande simplicité et d'une subtile finesse.
Je vous rappelle qu'on nommait la Giudecca la Longue Arête, à cause de sa forme allongée et ondulée. Eh bien, au-delà de son apparence alevine, cette île, c'est aussi une immense métaphore sociale qui se déploie sur deux axes. Le long du parallèle est-ouest, San Giorgio, évidemment, c'est la tête du poisson, le prestige, la pensée, le luxe, l'art et la spiritualité. A l'autre bout, sur la huitième île, pas besoin d'avoir fait des études d'anatomie à Salamanque pour comprendre que c'est l'extrémité de la queue. Le long de ce parallèle, et du côté qui regarde Venise, c'est le côté façade, bien comme il faut. C'est là qu'on a les deux grand hôtels de luxe, le Cipriani, près de la tête, à cause de l'ancienneté, et parce que ça a quand même plus de gueule que le Hilton, près de la queue, pour les nouveaux riches ou les futurs pauvres. C'est sur cet axe aussi qu'on a la promenade, qui fait toute la longueur de l'île, jalonnée des façades de quelques belles églises, mais là encore, par ordre décroissant de prestige, la plus somptueuse étant celle du Redentore, à l'est, autre chef-d'oeuvre de Palladio, alors que tout au bout, la dernière église qu'on trouve, et qui pour une fois mériterait le nom d'église de la Miséricorde, n'est qu'une épave en béton, aux murs sales et fendus, vague prétexte de lien social, construite à bon marché, et qui devait déjà menacer de s'écrouler le jour de son inauguration.
Mais il y a encore un autre axe, perpendiculaire au premier, l'axe nord-sud. Et sur cet axe-là, dès qu'on passe de l'autre côté de l'arête qui coupe les îles en deux parties, alors oubliez la promenade le long de l'eau, parce que de toute façon, il n'y aurait rien à voir. Non, à partir du milieu, là où les hôtels de luxe s'arrêtent, après les poubelles, du côté de l'entrée du personnel, le décor se termine et la vraie vie commence, entre la décharge et la centrale électrique, avec ses immeubles fatigués et leurs murs lézardés.
Comme je l'aime ce côté-là, tu peux pas t'imaginer. Ces peintures défraichies, son linge qui pend d'une façade à l'autre, malgré les interdictions, parce qu'ici, comme dans certains quartiers de Naples, on s'en fout pas mal, des interdictions.
Toute la poésie de Venise est là. Pas dans les pigeons de la place Saint-Marc qui chient sur les faces exposées des utilisateurs de perches à selfies. Pas dans les soupirs du pont des Soupirs qui n'ont plus entendu soupirer personne depuis que Casanova a pété les plombs. Non, la véritable poésie de Venise, elle est là, dans les déshérités de la Giudecca. (...)" 


Le croquis du jour :


Vous l'aurez compris sans doute, je pars bientôt pour Venise. Rendez-vous à mon retour pour des nouvelles automnales et peut-être un peu de Biennale.

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